Récit d'un voyage découverte des Alpes et du Mont Blanc

Petit prince, dessine-moi ...

Christian 00-C43 - Coyote 582B

Avernas, jeudi 20 mai 2004, 12h20 : Tout est en ordre, le chargement d’hier est vérifié, le plein est complété, la check liste est passée en revue. Coyote est en forme et (très) chargé mais le centrage est correct grâce à des bacs de chargement aménagés sous les sièges et des filets placés dans le museau pour y scotcher des bidons d’huile … ; je suis à 435kg prêt à décoller. Myriam semble ok ; les portes sont fermées … tout est bon. On y va. Elle en rêvait et moi j’en ai besoin au moins une fois par an.

Liège Tower OOC43 … just airborne for a flight from Avernas to Bar-le-Duc request to open the flight plan … [… do you cross the CTR ? …] … négatif Liège no zone to cross direct heading to Bar-Le-Duc with alternate Verdun and Sedan … QNH, mto, … ok Liège Tower keeping your frequency OOC43.

Cette fois ma puce c’est parti, direction St Hubert, Bouillon, Sedan, Verdun, puis l’étape soit environ 210 km avec 5 kt de vent du 360°. Comme toujours, je stresse un peu quand j’entame un voyage, toute la préparation me revient en tête, n’ai-je rien omis… d’autant que cette fois mon passager n’est ni pilote ni doué pour la carte ou la radio. Je dois tout assumer. Mon habituel copilote Henri me manque déjà, pour son efficace collaboration (il sait tout faire parfaitement) et sa sagesse réconfortante. Coyote ronronne, tout va bien ; on est juste un peu chahuté au-dessus de nos Ardennes… aïe! Myriam encaisse mal les turbulences, la collation d’avant départ revient… Coyote s’en plaint car il fait ce qu’il peut et moi aussi pour lui assurer un vol aussi doux que possible. Jacques mon Président me l’avait prédit. Tu pars trop tard, tu vas passer les Ardennes à midi. Alors on atterrit à Sedan…à 13h40. Comme souvent en France, terrain long, superbe, bien dégagé, bien équipé mais… personne dessus. Nettoyage de Coyote au klinex et appel du Gsm à Liège Tower pour clôturer le plan de vol. Ils acceptent très difficilement que je clôture par Gsm car je peux prétendre n’importe quoi n’importe où. Ils veulent que je confirme via le téléphone du terrain… bien sûr inaccessible ; enfin j’explique tout, la diversion, personne au terrain…ça passe. Nous sommes libres, mais en France, et le passager est not ok. Et bien sûr le numéro 0800… que m’a communiqué Philippe l’instructeur pour déposer un plan de vol par téléphone sur territoire français est incorrect. Personne à Sedan et je viens d’expliquer toute l’histoire à Liège Tower. Je me vois mal les rappeler pour re-déposer un plan de vol de retour. De toute manière Myriam n’encaisserait pas un retour immédiat sur les Ardennes. Nous décidons d’attendre un peu ; on verra l’évolution plus tard. Sont-ce des présages ? Je m’interroge !

Sur l’entre fait arrive un avion, un vrai. Je le crois de Sedan. Que nenni ! Ce sont, sans rire, 3 pilotes d’aéroclub français ayant loué l’avion pour se rendre en Allemagne, sans plan de vol, radio en panne, une carte routière et sans essence suffisante. Authentique. Et on dira que les pilotes d’Ulm sont des farfelus !

Sedan, 14h47 : nous décidons de poursuivre. On a tellement préparé, pris 5 jours de congé, tracé tant de navigations sur les cartes… Imaginez : 15 terrains visités, chacun conforté de 3 diversions possibles, des cônes de 5° aux départ et arrivée de chaque section et une bande latérale de 25 km de chaque côté du track …de façon à répertorier tous ces points dans le Gps, bien que je vole toujours à la carte.

On repart. Quelques minutes plus tard, concertation. Tout va très bien, on continue, et on efface Verdun et sa taxe de 5 euros direction Bar-le-Duc où l’on se pose à 15h39. J’avais pris contact par Internet pour avoir de l’essence super … mais nous sommes évidemment en retard et il n’y a personne. On a volé 2h12 et le dorsal de départ est presque vide. Heureusement, comme je voyage beaucoup et que j’ai déjà eu souvent le cas en France, j’ai modifié Coyote en installant une pompe à essence électrique avec un switch au tableau de bord pour refueler en vol : j’introduis le tuyau de la pompe dans mon bidon de réserve de 35L fixé dans la sacoche et j’alimente le dorsal par la jauge. Et ça marche super. Là nous sommes au sol et il n’y a personne. Je finis le refuel par souci de centrage.

Tandis que je m’aligne pour décoller, j’aperçois une voiture qui se gare ; retour au parking. C’est par chance un membre du club avion qui veut bien me refueler sur sa carte personnelle et que je paie cash ; soit 27L pour 40 euros. Je n’ai pas le choix du litrage, étant obligé d’arrondir en billets euros because no money. Enfin j’ai de l’essence.

Bar-le-Duc, 16h15 : décollage en douceur direction Neufchâteau, Til Chatel puis Dijon Darois, soit 180 km . Plus on s’éloigne des Ardennes, plus il fait doux ; le vent reste soutenu mais plus laminaire et maintenant bien cross.

Verticale Neufchâteau: rien ne bouge, personne nulle part. On a du fuel, donc on efface d’autant qu’on n’est pas en avance. On fera quelques km de plus pour Til Chatel. Là j’ai appris par Internet qu’on pouvait appeler le patron-taxi d’un restaurant à 2.5km du terrain pour aller dîner et avoir du fuel. Mais on est toujours en sérieux retard et à cette heure il n’y a plus personne. On efface et direction Dijon Darois 70 km plus loin. Arrivé à Dijon, rebelote : personne. Quoi faire ? .

Rapide calcul : 180 km parcourus plus 70 pour Chalon LH. Plus éventuellement 35 pour Tournus et encore 45 pour Bourg-en Bresse, soit 330 km sans refuel si je n’en trouve pas à Chalon car à Tournus je n’y crois pas, par expérience c’est toujours vide. Or nous avons quitté l’étape avec 36L en dorsal et 27L en bidon de réserve, total 63L. Notre vitesse sol moyenne est de 121.9 km/h mais le vent a tourné bien cross ; elle va donc chuter. Et la consommation grimpe : en moyenne 19.05L à l’heure. Conclusion : 330km à 110km/h de moyenne sol (ne rêvons pas), à 19L/h. Solde : 6L si tout va bien. Ce sera juste. Je suis heureusement très rigoureux dans mes calculs et j’ai souvent voyagé ainsi ; c’est pourquoi j’avais aménagé Coyote en conséquence. Néanmoins je me remémore la raclée qu’a bien failli me mettre Pascal le fils de Henri à notre retour de Duxford / England lorsque nous sommes rentrés à notre base avec 3L de fuel. Or je table mes calculs sur 110 km/h sol, qui sont peut-être optimistes. Il faudra surveiller ça de très près jusqu’à Chalon ; j’ai 70 km pour confirmer ou changer d’avis. Et dire qu’il faudra à nouveau refaire tous ces calculs en vol, en même temps que le pilotage, la carte, la radio, le refuel, et… expliquer un peu à Myriam ce qu’elle voit. Si si elle est toujours là.

Donc on efface Dijon sans se poser, direction Chalon LH. Là il y a un restaurant sur le terrain, de l’avgas, et une taxe de 4 euros. Tant pis. On y va. Et ce qui devait arriver arriva. Verticale Chalon, rien. Pas un chat, ni voiture, ni vélo, vide je vous dis. Des installations magnifiques et jamais personne dessus.

Pourtant c’est jeudi, férié pour tout l’Occident, avec un pont possible, et une météo avenante quoiqu’un peu venteuse.

Comme prévu, calculs précis. En incluant ce trajet de 70 km dans la météo actuelle, les moyennes s’établissent comme suit : 18.75 L/h et 102 km/h sol contre 121 tantôt.

Cette fois c’est trop juste, si je veux garder comme toujours au moins 1/2 h de vol de réserve pour calculs optimistes. Mais si on s’arrête, on perd à la fois du fuel pour atterrir et redécoller et du temps précieux pour en trouver. Or j’ai diminué l’altitude de vol pour traverser certaines zones ; ce faisant j’ai subi un vent de relief qui a réduit ma vitesse sol. Si donc je remonte plus haut comme autorisé ici et si j’efface carrément Tournus, je réduis notablement mon trajet. Re-calcul, ok, ça devrait passer, mais gaffe.

Direction Bourg-en-Bresse en ligne aussi droite que possible que l’on atteint à 18h35 dans un temps gris maussade d’avant orage. Il fait anormalement sombre, le vent est fort et étonnamment laminaire, à nouveau plein nord, ce qui nous a permis de consommer peu. J’ai 1000m de piste tarmac pour moi tout seul, car ici non plus il n’y a personne. Pourtant ce n’est pas un petit terrain. Là je n’ai plus le choix, je dois atterrir. Il me reste du fuel mais pas assez pour encore au moins 100km jusqu’à l’étape prévue où j’ai réservé l’hôtel. Tant pis on dormira dans l’avion, car on a les sacs de couchage, au cas ou, ainsi que des victuailles et des boissons.

Au parking, en face de la Tour déserte, je me range pour la nuit, espérant que demain, peut-être … on trouvera de l’essence et un déjeuner. Pendant ce temps, Myriam se balade, examinant les installations, la Tour (porte ouverte mais personne), les hangars loin, au bout, … où elle rencontre un mécano, qui lui explique qu’il travaille à la révision d’un moteur d’avion … dont le propriétaire va arriver incessamment. Qu’ouis-je ? Du fuel peut-être ? Oui : 28L pour 41 euros pour remplir le dorsal à fond et un petit complément dans la réserve en fonction de la monnaie euro disponible pour lui payer cash l’usage de sa carte.

Bourg-en-Bresse, 19h17 : on décolle pour la dernière étape. Espérons-la complète, car le ciel s’assombrit vite, le vent se renforce encore, et le plafond est en train de nous tomber sur la tête.

Prudemment nous abordons les premiers contreforts de la montagne, l’effet de relief est très perceptible. Je monte aussi haut que je « peux » et je trace aussi vite que possible. J’ai du fuel, il fait de plus en plus noir, bientôt 20h… je repère Bellegarde HN vide, j’approche de Annemasse en longeant la CTR de Genève par le sud sous la TMA. J’aperçois les gros avions en finale pour Genève sous Coyote ; leur pente d’approche est fort plate. Je vérifie ; pourtant je suis juste. Saint Rotax priez pour nous, attention au stream...

Enfin la gare d’Annemasse. On n’est pas bien haut au-dessus des toits, voilà le Môle … on est bon, on se pose. Personne en l’air, mais une foule d’avions de tourisme et de planeurs au parking. Saint Rotax, pas de blague hein ! Ce vent est vraiment costaud et bien sûr cross. Pas question d’aller faire une incursion improvisée dans les machines au sol. Je coupe le moteur à 20h00.

 

On y est. Ca n’a pas été sans peine; en fait, conforme aux météos prises ce matin à Liège Bierset, confirmée par St Hubert et par Genève : « Aujourd’hui ça ira, vent du nord qui se renforce jusqu’à l’arrivée du front, pourri demain sur Genève, prenez congé pour balader, très nette amélioration samedi matin sauf sur les Alpes Maritimes puis grand beau temps dès samedi après-midi, vous pourrez voler même en montagne … qu’ils disaient.

On décharge Coyote, on le remercie et le câline un peu, car il a bien travaillé. Puis on s’en va à l’hôtel distant de 200m pour un bon repas et une bonne nuit. Ah oui, j’oubliais. Le Mont Blanc à 20h, gris sous la couche de nuages noirs et merveilleusement brillant et lumineux au sommet dardé des rayons du soleil couchant, c’est absolument sublime.

Annemasse le lendemain vendredi, comme prévu, temps pourri : pluie, gros vent, bourrasques… congé. Visite de courtoisie et d’information météo au terrain, coucou bisou à Coyote puis on va à Genève. Très cosmopolite, très beau, mais architecturalement très mélangé, très disparate ; étonnant, un bâtiment hyper moderne peut faire coin de rue avec une façade classée très ancienne.

Très cher aussi. Anecdote : nous commandons un café et un coca à la terrasse d’un petit bistro très commun du centre ville. La serveuse dépose les boissons et sans lire le ticket je lui donne 5 euros. « C’est 5.70 monsieur » me dit-elle. J’ajoute donc les 70 centimes sans mot dire … quand d’un ton agacé elle ajoute « pour un, monsieur ».

Moi j’étais gêné, elle pas !

Retour de Genève, via un vieux trolley suisse jusqu’à la frontière, que l’on franchit à pied entre des gardes suisses d’époque armés de mitraillettes, puis un bus français contemporain vers l’hôtel et gueuleton. Chouette, demain c’est samedi. Il fera beau.

Samedi matin … ils avaient pourtant dit … Visite au terrain, entretiens avec des pilotes locaux : « Mieux vaut ne pas voler maintenant ; la météo annonce une amélioration mais nous n’y croyons pas ; vous savez la montagne, c’est différent, et puis ils ont tendance à toujours annoncer du beau pour le week-end …de toute façon le vent est trop fort pour l’instant. Allez au cinéma !».

 

Pour voler en montagne, il n’est pas besoin d’être montagnard, mais en acquérir l’esprit est nécessaire.

J.P EBRARD

Nous sommes allés voir le « Brave Pitt » dans Troie, vous savez l’époque juste avant le trolley et les gardes suisses dans leurs uniformes d’avant …; j’exagère à peine, je vous assure. Myriam n’a même pas osé les prendre en photo.

Dimanche matin. Au déjeuner à l’hôtel, le journal écrit grand beau temps. La TV dans la chambre le disait aussi. Par la fenêtre, cela paraît vrai ; mais j’ai quelques doutes.

Ayant fait 5 fois les Alpes et 2 fois les Pyrénées, avec un passage en Espagne (un raidisseur cassé dans un orage), j’ai appris à me méfier de la montagne. Je l’adore, je ne sais pas vivre sans la voir régulièrement, mais quelque part j’en ai peur et je la respecte. J’ai contracté son virus lors du 1 er voyage dans les Alpes avec Pierre pour m’y être frotté, à Corlier, de « trop près » (à la montagne, pas à Pierre). Mon ami Staf a soigné les blessures de Coyote mais pour moi il n’y a pas de vaccin et je fais des rechutes tous les ans.

Ici le problème est bassement matériel. D’une part le budget est sérieusement entamé par l’hôtel et les restaurants ; d’autre part, je n’ai congé que jusqu’à lundi inclus dernière limite. Nous devons tous deux être au boulot mardi matin.

Annemasse, 08h20 : Coyote est prêt à partir et nous aussi ; il a un peu tourné pour le réchauffer et le sécher. Nous examinons le dernier bulletin météo disponible. Je m’étonne de l’écart entre ce que je lis et ce que je vois dehors. Le vent me paraît plus soutenu … J’interroge quelques pilotes locaux déjà présents et l’un d’eux, Thierry, qui vient d’atterrir avec un client, consent à actualiser. Les derniers « actuels » et « prévisions » sont demandés simultanément à Météo France (basé à Toulouse), à l’aérodrome de Genève et au bureau météo des alpinistes à Chamonix. Objectivement difficile de mieux s’informer et se préparer. Les 3 analyses convergent : vent plein nord 8kt, 15 kt à 500m sol, visibilité 8km, few à 5000’, broken à 7500’ (de mémoire). Je reste perplexe ; je ne suis qu’un petit pilote de plaine.

Si tu veux, me dit Thierry, tu attends un peu ; un instructeur est parti avec un élève, tu lui demandes dans 20 minutes. Mais pour moi c’est bon, du moins pour partir, pas pour revenir ici car le vent va se lever ; il n’est pas 9h. L’analyse de l’instructeur de retour est la même : « Pour moi c’est bon pour partir mais il ne faudra pas essayer de revenir. Si tu attends trop, le vent va se lever. Tu pars tout droit sur la gare d’Annemasse et tu restes à gauche de l’autoroute. Dès que tu auras passé la vallée de Genève, au-delà de Bellegarde, tu es tranquille. Ce sera plus calme. » Je reste inquiet pour un Ulm et je voudrais un autre avis. On me désigne le chef instructeur de la base, le seul capable de reconnaître les vallées même dans la brume… qui vient juste de rentrer de vol. Il confirme les avis précédents, ajoutant : « si tu as des problèmes, sur la fréquence montagne 130.00, tu montes aussi haut que tu peux et tu coupes au centre de la TMA pour ne pas ennuyer les finales de Genève. Surtout tu t’écartes du Môle par la gauche, là tu vois ? (Joignant le geste à la parole), et tu profites du vent de vallée pour monter; et puis tu coupes à l’autoroute, après tu es tranquille. »

Amis pilotes, parole. Quoi que d’autres disent, même beaucoup plus qualifiés que vous, si VOUS ne le sentez pas, abstenez-vous !

Annemasse : derniers préparatifs et vérifications. Les 2 pilotes instructeurs montagne que j’ai consultés me rassurent. Ne t’inquiètes pas, on y va aussi, on te suit… Il est 10h42.

Les moteurs chauffent. Je quitte le parking pour le taxi… Annemasse radio OOC43 maintenance check … vent 360° 8kt… je suis sur la piste 30… donc plein cross, et sous les rabattants du Môle… or Coyote ne peut affronter que 13 kt cross !

 

Le vol montagne est une discipline de haut niveau, et la meilleure école qui soit.

N.GENET

Je m’aligne, j’accélère à fond sur une belle piste tarmac de 1300m prenant un maximum de vitesse au sol ; je décolle de quelques cm à peine pour prendre encore de la vitesse au plus près du sol. Pendant environ 15 secondes, tout va bien ; je reste plat comme conseillé, vers la gare et l’autoroute sur la gauche. C’est bon puis subitement… Seigneur, une raclée phénoménale, je me retrouve tourné à 90° vers la droite face au Môle à 50 m de lui et à 15 m du sol au-dessus du parking des avions et planeurs. Vitesse air plus de 90 miles, vitesse sol au Gps 32 km/h ! Le chef pilote instructeur m’avait dit : «si tu as des problèmes de vent cross et de rabattants au Môle, là tu vois ?, tu glisses à gauche au-dessus des toits de la gare d’Annemasse ; là tu prendras les vents de la vallée qui te soulèveront, mais attention c’est fort ».

Flash mémoire : dans les turbulences, réduire la vitesse. D’accord, mais je suis déjà tellement limite que si je réduis, je ne saurai plus rien maîtriser ; de plus l’avion risque de reculer carrément dans l’autre montagne que j’ai dans le dos, puisqu’elle est située à gauche de la piste 30… De plus le cours montagne de Henri GIRAUD précise clairement que : « L’hélice, c’est comme un tire-bouchon. Avec de la vitesse, elle se visse dans l’air comme dans le liège ; mais sans vitesse, elle brasse dans le yaourt ». …  The stress !

A cet instant précis, je le jure, j’y ai pensé : « Petit prince, dessine-moi un cercueil ». Je rêverais de finir en avion dans la montagne, brutalement, sans souffrir. Mais franchement, y a pas le feu au lac ; je ne suis pas si pressé.

Glisser sur la gauche, il a dit, au-dessus des toits … Je ne suis vraiment pas haut, maximum 50m, en très léger virage à gauche à très faible inclinaison vers la ville. Et je n’ai encore guère contourné le Môle. De toute façon, j’obéis aveuglément aux conseils du chef instructeur car je n’ai pas d’alternative saine. Coyote est encore à 30m de haut quand j’aperçois Genève ; je m’écarte très lentement de la montagne. Les rabattants diminuent mais le vent est encore plus puissant ; le cône de la vallée accélère considérablement sa vitesse. D’un coup, l’avion se met dans le vent tout seul ; je n’ai rien fait.

Mes amis, je n’ai jamais vécu ça ; une violence inouïe.

Nous sommes arrachés, non pas aspirés, mais littéralement propulsés en altitude, l’aiguille du vario explose la graduation maximale. Je quitte mes 1700 pieds angoissants (Elévation d’Annemasse 1617’) pour un record de gain d’altitude. Le vario ne fléchit pas. Je pense battre le record mondial de figures libres sans savoir si ça s’arrêtera un jour.

Je pense intensément à Jean-Luc mon instructeur Ulm à Bastogne et le remercie une fois encore, tant que je suis toujours vivant, de la qualité et de la sévérité de son écolage.

Et aussi à C.Devries, notre Président, qui m’avait converti sur Coyote; il m’avait heureusement montré tout ce qu’un Coyote peut faire et supporter ; là maintenant il penserait : je ne t’ai pas appris à voler comme ça.

Me reviennent également à l’esprit, en flash, les récits glanés et les conseils entendus ou étudiés dans les cours des divers instructeurs montagne que j’ai déjà consultés.

 

Vous venez de toucher terre ( sous votre parachute ? ), sortez de la machine, embrassez le sol, vous êtes vivant.

Marc, élève de jp.Ebrard

L’ascension continue, ahurissante, comme au cinéma quand on voit la rotation rapide des deux aiguilles d’un altimètre de Boeing qui chute… mais moi ça monte toujours, de manière très chaotique tant l’effet de relief est violent. Vers 5000’, Coyote se stabilise un peu, j’arrive à voir où je vais, mais je suis toujours verticale Annemasse et la grimpette continue. Il faut attendre 7200’ pour retrouver des conditions de vol à peine praticables ; du moins je le croyais. J’essaie donc de croiser la vallée comme prévu, verticale gare et à gauche de l’autoroute. A peine avais-je entamé un léger virage gauche que la java recommence. Ce n’est pas croyable, je n’en sortirai jamais ! Je suis obligé de rester face au vent de vallée. Je monte encore, comme il l’a dit. Bientôt 9700’. Là c’est beaucoup mieux.

C’est cool, c’est sublime, c’est divin, et on est toujours vivant.

Le temps de récupérer un peu et je me remémore tous les conseils ; n’ai-je rien oublié ? Si bien sûr, dans la bagarre, je ne suis pas passé en fréquence montagne 130.00 ni en FL.

Correction, vite. Et là surprise. Le changement de calage altimétrique m’envoie d’office à plus de 10000’... airways, TMA Genève…

Tant qu’à faire, au point où on en est, on va au Mont Blanc pour le voir de près. Quitte à mourir aujourd’hui, autant ne pas être venu pour rien.

C’est absolument grandiose. Indescriptible. Au-delà de Chamonix, nous sommes à hauteur de la mince couche (moins de 1000’) de nuages que Eole a aplatis. Sous la couche, il neige ; au-dessus, grand bleu et plein soleil. Divin, sublime. Beau à pleurer.

 

Ce n’est pas tout ça, il faudra bien penser à rentrer. A gauche de l’autoroute il a dit … après la vallée, au-delà de Bellegarde ça ira… qu’ils disaient. J’en profite pour refueler au calme à 10000’ pour avoir un souci de moins plus tard.

Vent violent nord-est. Dès que j’essaie de perdre un peu d’altitude, rebelote java. Bellegarde, 8000’, sur la tranche, mais c’est vrai que c’est encore la montagne. Voyons plus loin… Bourg-en-Bresse, 7800’, impossible; je renonce à 1000m de piste orientée 18-36. Inquiétant… Tournus, à 7000’ je ne maîtrise quasiment plus la descente… On verra à Chalon, 1440m de piste orientée 17-35 mais seulement 30m de large en dur; le vent ne faiblit pas et y sera toujours cross. Piste en vue, j’essaie prudemment mais dès 4000’ je n’arrive plus à contenir les variations d’axe et d’altitude dans le vent violent, cross apparemment de seulement 30°…Tant pis, Dijon Darois est plus court (780m), mais a deux pistes contiguës tarmac et soft (80m de large) orientées 02-20. Ce sera moins cross et bien plus large. Espérons.

Et puis merde dis-je à Myriam, je vais sur le grand Dijon en emergency ; là au moins il y a 3 grandes pistes triangulées, de la place entre les pistes, des secours … Ils ne peuvent pas me l’interdire quitte à m’emm… après. Je suis décidément ravi d’une préparation de navigation aussi pointue ; tous les renseignements utiles sont disponibles immédiatement en lecture par Myriam. Plus confiant vu les caractéristiques du prochain terrain, je remonte un peu pour faire quelques calculs au calme. Coup d’œil au chrono… Départ, 10h42, il est 12h52. Damnation, il reste 6 litres d’essence ! Ce n’est pas possible, on est parti chargé de 72L (38+34) et on a volé seulement 2h10. Vite la carte… on n’arrivera jamais à Dijon avec 5L. C’est foutu ; il faut décider de plonger, maintenant 

Etrange climat que celui dans lequel je vivais alors.

Un climat d’incertitude totale, de critiques violentes.

Pourtant je sentais qu’il était possible d’atterrir.

H.GEIGER

Du calme, me dit Jean-luc (mon instructeur m’accompagne toujours) : examiner toutes les solutions avant d’être en panne de jus ou submergé par le stress, en choisir une, calmement et froidement et s’y tenir; ne jamais changer d’avis en cours de manœuvre car tout doit avoir été pesé avant. J’obéis. J’avise un gros bois à ma droite bordé de conifères de petites tailles précédés d’un très long champ apparemment dégagé de gros obstacle et parfaitement dans l’axe du vent. Je décide de plonger comme un chasseur au raz des flots pour aller me mettre en décrochage sur les premiers conifères, espérant ne pas tout casser et disposer d’assez d’essence pour gérer la manœuvre. Henri, tu me manques ; j’aurais besoin de confronter mon choix au jugement de mon copilote.

 

Subitement me reviennent en mémoire les excellents conseils prodigués par tous les intervenants du week-end « sécurité » organisé il y a peu à Coxyde par notre Fédération. Bien sûr, seuls y étaient les motivés par la sécurité et les convaincus de son importance. Rien n’est jamais perdu ; le calme et la lucidité génèrent la solution. Ce sont l’excès de stress et la transgression de règles élémentaires de sécurité qui entraînent le désastre !

Ayant acquis la conviction que c’est le bon choix, je plonge, comme un chasseur… Surprise ! Exactement sous moi à l’entame du virage d’alignement, j’aperçois une immense piste tarmac bien large, bordée d’une piste herbe de même longueur et de largeur double, toutes deux bordées de larges dégagements herbeux et terminées en bout de piste par un taxi perpendiculaire de mi-longueur. Miracle. C’est toujours cross bien sûr (027°-207°) mais très dégagé et très large. S’il le faut, je prends tout en travers.

Jean-Luc confirme, c’est ici la dernière chance et pas sur le bois. J’étais tellement secoué que je ne l’avais pas vu. Pourtant c’est grand.

Plongée à grande vitesse, très lente réduction progressive des gaz pour arriver au seuil de piste à 1m du sol à 80 miles, vitesse de meilleure manœuvrabilité. Chaque réduction me rejette en l’air par cabrage, d’abord de 5m vu la vitesse, puis 4, puis 3…jusqu’à arriver à poser le train principal puis plaquer la roue de nez au sol…nous sommes à l’arrêt, entiers, sans casse… à Beaune, avec 2.5L d’essence. Il est 12h59. Myriam veut descendre de l’avion pour « faire pipi ». Je me fâche ; le vol n’est pas fini, Coyote n’est pas au parking et n’est pas attaché ; tu ne quittes pas l’avion. Plus de 1000m de piste pour poser Coyote ! Encore 90m d’herbe et 400m de taxi pour le parking, parcourus très prudemment.

J’attache avec précaution notre bel oiseau jaune et vert, je le remercie du fond du cœur et … j’éclate en sanglots. Je ris, je pleure, je tremble sur mes jambes ; c’est dingue, je craque, après, quand Coyote est sauf et nous aussi. Heu-reux, de l’avoir vécu et d’en être sortis.

Nouvelle pensée pour Coxyde. C’est ici que j’aurais dû disposer de l’appareillage du Docteur Assaad pour mesurer ma résistance aux différentes phases du stress en vol. Son analyse aurait été très instructive, et mon cas précieux pour son étude. De même pour Myriam car elle a vécu exactement la même chose au même instant, et il ne disposait d’aucune étude comparative homme-femme. Il l’a sollicitée plusieurs fois, la croyant également pilote. Imaginez, près de 2h20 en enfer, quelle étude comparative.

Je n’en peux plus, je suis vidé. Près de 70L consommés en 2h17 de vol pour me poser finalement à 186km de l’étape prévue après 5 diversions consécutives, dans des conditions de vol apocalyptiques. Je suis seul sur le terrain, mais vachement heureux d’y être. Je me souviens de la phrase fétiche de mon instructeur.

 

Mieux vaut être à terre et regretter de ne pas être en l’air, qu’être en l’air et regretter de ne pas être au sol ! 

JL. DELEVAL

Tu l’expérimenteras un jour, me disait-il, et tu te souviendras de moi. Il y a plus de 10 ans de cela. Le dos de Coyote est couvert d’huile. On a été tellement secoué que le dorsal se vidait par le bouchon et le trop-plein. Il mérite un bon bain ; je vais m’en occuper de suite, il le mérite largement, et procéder à une minutieuse inspection avant la suite du vol… demain, car aujourd’hui, je n’en suis plus capable. Je n’ai plus d’influx.

Je décompresse pendant une bonne heure, nous consommons le lunch-packet de l’hôtel, puis je nettoie un peu Coyote et je l’inspecte attentivement ; tout semble ok.

Merveilleuse machine, si petite, si courageuse et si fiable ; tu n’as pas fini de me surprendre. Toujours en forme après autant d’efforts alors que moi je suis fourbu… .

Vers 15h arrive la Présidente du club qui nous trouve… vidés et propose de nous conduire à l’hôtel après avoir écouté notre récit. Nous repartirons demain. Elle nous obtient l’autorisation téléphonique de nous poser à Troyes le lendemain pour refueler et faire un plan de vol pour le retour. La météo serait bien meilleure. Elle nous conseille aussi judicieusement d’éviter ou d’emprunter certains parcours plutôt que d’autres pour des questions de relief ou de micro climat. Maintenant à l’hôtel, bon restaurant et dodo.

Mais avant, je veux leur dire deux mots, à Annemasse. Puis-je leur téléphoner ?

Bien sûr, me dit la Présidente. Je les appelle.

Allô! Annemasse ? Bonjour. Puis-je parler au chef instructeur de la base, je suis le pilote du Coyote jaune-vert qui a décollé de chez vous ce matin… Voulez-vous m’expliquer… Je dispose de 4 météo demandées l’une au bureau de piste, ç-à-d à météo France, les autres à Genève, à Chamonix pour la montagne, et encore à Bruxelles pour mon trajet de retour. Toutes annoncent un vent de 360° 8kt et 15kt à 500m sol, soit à peu près 3000’ QNH local. Je me fais conseiller par 3 instructeurs de montagne différents… Je pensais avoir vraiment compensé mon incompétence de pilote de plaine…

Eh bien ! on est content de vous entendre. On a eu bien peur pour vous. En fait on n’a rien vu venir non plus. Les 2 instructeurs qui sont partis après vous se sont également fait surprendre; aucun des deux n’a su rentrer. Le 4 places 180Cv s’est posé à Annecy et le 6 places 220CV s’est posé à Grenoble, deux avions de plus d’une tonne !

En réalité, le vent était plein nord et pas trop fort à ce moment. Puis il a brusquement tourné au nord-est et s’est renforcé dans la vallée suisse complètement déboisée de …

Le Mistral de montagne s’est déclenché. Nous l’appelons ainsi car c’est le seul vent créé par l’homme à cause d’un déboisement anarchique et excessif en Suisse; il existe un entonnoir de relief sans frein qui génère le Mistral dès qu’un vent fort tourne brutalement au nord-est, créant des vents de 35 à 45 kt minimum agrémentés de rafales …

Mais pourquoi ne m’avoir pas mis en garde contre cette éventualité ? … C’est impossible à prédire, sinon nous ne serions pas partis non plus… Enfin, me voilà informé mais pas rassuré pour un prochain voyage ! Il faudra que je creuse un peu le sujet. Maintenant, à l’hôtel, et gueuleton de récompense.

Nul ne peut prétendre avoir senti la montagne s’il ne l’a affrontée dans le mistral. Le bon temps vous laisse l’aborder. Le mauvais temps vous permet de l’appréhender. Seul le Mistral vous offre l’occasion d’entrer en communion avec elle, de la vivre.

Un Alpiniste conquérant de l’Everest.

Lundi matin. Nous quittons l’hôtel de bonne heure pour décoller tôt. Je veux éviter les vents mauvais. Le taxi commandé la veille est là à 8h05. Coyote est prêt depuis hier. Nous suivrons le trajet conseillé par la Présidente pour éviter le plateau de Langres… et je me poserai à Troyes comme autorisé pour refuel et plan de vol de retour en Belgique.

C’est un « aéroport », donc taxe, autorisation… mais au moins suis-je certain de ne pas me retrouver sur un terrain vide, d’autant qu’on est lundi ! Déjà que le week-end…

Beaune 08h45. Méfiant, sans doute quelques restes du stress d’hier, j’observe le décollage d’un pilote avion du club dans la brume ensoleillée du matin. Superbe et doux. On y va.

Effectivement, il fait doux, calme, chaud, dans une légère brume. Il faut bien ça pour dissiper nos craintes de revivre l’enfer. Coyote ronronne de bonheur de ne plus être tapé, et nous aussi. Myriam d’abord craintive se détend lentement, très lentement ; j’ai cru un moment qu’elle ne remonterait pas dans l’avion. J’ai été persuasif, formulant parfois mes espoirs comme des vérités mathématiques. Heureusement, le vol est bien agréable jusqu’à Troyes que nous abordons après environ 1h30 de vol pour 160km dans un vent toujours nord plein pif. Il fallait bien ça pour nous réconcilier avec Eole. Mais voilà, c’était trop beau, ça ne pouvait pas durer.

… Troyes Tower OOC43 do you read me ?… Troyes bonjour OOC43 vol VFR en provenance de Beaune… => « Avez-vous votre fax d’autorisation du district aéronautique ? L’aéroport de Troyes est interdit aux Ulm. Et je n’ai aucun document autorisant votre immatriculation belge à se poser ! »… => [Et merde !!! , non communiqué, ndlr]. Je vous certifie que la Présidente du club de Beaune nous a obtenu l’autorisation de se poser chez vous aujourd’hui pour refuel et plan de vol. Mais je vous dis clairement que si c’est pour m’emmerder au sol, dites-le-moi tout de suite ; j’ai assez de fuel pour aller voir ailleurs…

=>« Je n’ai rien dit de tel, monsieur, posez-vous ; vous êtes déjà dans la zone de contrôle d’aérodrome et j’ai votre immatriculation, je vais regarder de suite ; c’est sans doute une erreur ».

Je me pose, me range en face de la tour et me rends au bureau. Il est 10h21. Un petit (censuré) me reçoit caché derrière son guichet : carte d’identité, licence de vol, radio, et payer la taxe. Ensuite, je dois tout expliquer, le coup de fil de Madame Pitinier…

« De toute manière, je n’ai reçu aucune autorisation pour vous poser. Et la dame ne saurait pas avoir eu d’autorisation du district puisque c’était dimanche et qu’il n’y a personne le week-end. Il faut demander l’accord à l’avance et par fax. Et puis vous recevez un fax de retour de confirmation. Alors seulement vous pouvez atterrir.

Désolé monsieur je dois faire un rapport »… [« Et merde »] prononcé à haute et intelligible voix. Le sbire n’a même pas l’air étonné. 1H30, chrono en main, à me disputer, avec enquête au district… pour enfin comprendre que la dame a composé le numéro de téléphone mentionné sur les cartes françaises d’aérodrome dites VAC … numéro publié erroné ! Heureusement que j’avais son numéro de portable car elle souhaitait que je donne des nouvelles; j’ai ainsi pu l’appeler au secours. L’enquête révèle que son appel a abouti chez un employé du district présent par hasard qui en a prit bonne note sur son bureau mais n’a prévenu personne. En fait il n’a pas autorité pour accorder une autorisation d’atterrissage ; il n’est en rien concerné.

Mais il apparaît enfin que moi je ne suis pas coupable d’enfreindre honteusement les règles… L’honneur de l’Ulm belge est sauf… après quelques allusions perfides. Vous souvenez-vous de l’article de la Fédé française paru dans un news récent ? Je vous certifie qu’ils cherchent la faute !

Le sbire consent enfin à me juger en ordre ; je suis autorisé à repartir par les airs, et même à refueler. Ce que je m’empresse de faire, dorsal et bidon de réserve, au maximum.

Tandis que je payais ma note de fuel, salée, je me suis permis de le remercier de son chaleureux accueil. En conséquence de quoi je ne faisais pas de plan de vol de retour, souhaitant profiter davantage de cette merveilleuse chaleur humaine si caractéristique de l’accueil touristique en territoire gaulois, dont il est lui apparemment dépourvu. J’aviserai à Charleville ou Valenciennes, mais je n’ai plus 2h à perdre.

Troyes, 11h51 lundi presque midi. On a perdu 1h30 avec ce c… Je décolle, je me tire de là vite fait, et direction Avernas, via Epernay, Rethel, Charleville, Maillien. Je pensais sincèrement me poser à Charleville, voire même à Valenciennes pour fêter ça, mais j’avoue que là j’en avais assez. Nous étions de nouveau sur les Ardennes à 13h, avec cette météo venteuse du nord qui n’avait pas non plus quitté la Belgique. Ca suffit, on a assez de fuel ; on rentre d’une fois. Y en a marre, on va de nouveau se faire taper.

Quel plaisir de voir les deux tours proches du terrain d’Avernas ; réconfortant.

A l’issue de ce vol épique, je confesse que j’avais crainte de me poser sur une plate-forme si courte.

Eh bien ! non, no problem, la moitié de la piste m’a suffi. J’étais rassuré, et content de rentrer. En parfait état, tous les deux, et Coyote aussi. Il est 14h31, soit 2h40 non-stop.

Maintenant, décharger ce merveilleux Coyote, le laver et l’inspecter rapidement. La grande inspection, ce sera pour le prochain week-end. On rentre. A la maison.

Seigneur, quel voyage. Merci Petit prince ! Et merci Coyote.

Mais il faut éliminer ce stress toujours présent, et ce n’est pas facile, croyez-moi.

Comment puis-je prendre autant de sécurité, lors de la préparation et dans l’exécution du vol, et encore me faire avoir ? Je cherche la réponse dans mon cours de Vol Montagne de JP. Ebrard, élève de… Henri GIRAUD, unanimement reconnu comme le plus grand pilote de montagne : plus de 16.000 h de vol, plus de 100.000 atterrissages… en montagne, posé sur le Mont Blanc en 1960 sur 30m… dont un exposé d’instruction se termine par ces mots.

 

Il y a la même différence entre un pilote de plaine et un pilote de montagne, qu’entre un mouton et un chamois… .

Et n’est pas chamois qui veut !

H. GIRAUD

Je suis à la maison, et pourtant je ne me sens pas bien. C’est ça ; j’ai compris. Cinq fois les Alpes, deux fois les Pyrénées, et je n’en ai pas encore assez. J’en crève, d’en être revenu, et non pas d’y être resté. J’en ai encore les larmes aux yeux quand je vous en parle. J’ai enfin senti le Mistral, j’ai vécu la montagne. Je suis un mutant ; je veux trop devenir un chamois. J’envoie un courriel à JP.Ebrard. On se concerte. Rendez-vous est pris. J’y retourne fin juillet avec mon fils Philippe. J’ai besoin de soins. Il ne peut pas laisser un mutant en liberté ; c’est trop dangereux. Il faut finaliser la mutation jusqu’au bout des sabots : altiports, altisurfaces, et… glaciers ? Plus tard peut-être, si tout va bien, je vous en parlerai, si vous le souhaitez.

Christian OO-C43

PS : Je vous l’ai dit. Cette histoire de multi-météo convergentes qui tournent mal m’obsède. Je vous explique brièvement, car je n’ai pas encore tout compris non plus.

Pour savoir, je me suis rendu à l’Air Expo de St Hubert où officiait un prévisionniste dûment habilité, que j’ai bombardé de questions, relatant tout notre périple et lui montrant les cartes et bulletins que l’on m’avait donné à Annemasse. Savez-vous quoi ? Il a juste regardé la date, a questionné son ordinateur et a sorti exactement les mêmes cartes que les miennes. Tout fier, il m’a dit : « je vous présente Arpège ».

En bref. Sachez que les services météo sont régis par l’Etat. Comme les fonctionnaires et les équipements coûtent cher, les diverses nations se sont partagé les coûts de développement d’un programme informatique appelé Arpège. On encode simplement toutes les données collectées sur la planète que l’on colle sur la carte mondiale. C’est l’Angleterre qui le fait, et l’envoie ensuite à un seul bureau national : Bruxelles pour la Belgique, Toulouse pour la France, Genève pour la Suisse… Tout le monde reçoit exactement la même chose.

Mais comme cela a été conçu uniquement pour les « gros avions », accessoirement pour l’aviation générale « haute », les seules données officiellement collectées le sont à partir de FL50. En dessous, ce ne sont que des extrapolations de prévisionnistes, de moins en moins nombreux puisque coûteux. Les seules données nationales ajoutées, sous FL50, sont collectées par certains services spécialisés, tels que l’armée en certains endroits, certains aéroports… dotés d’équipements ad hoc pour compléter le programme, mais à leur seul profit.

Lorsqu’en tant que pilote Ulm je demande la météo, je reçois donc le même bulletin valable au-dessus de 5000’ et mathématiquement extrapolé vers le bas, mais jamais corrélé à l’effet de relief, même à Genève. Seuls les gros auront droit aux services spécialisés de leur aéroport de départ et adaptés à leur poids et à leur puissance. Ou alors vous avez la chance de connaître intimement un prévisionniste dans un bureau spécialisé, qui de plus connaît personnellement votre environnement de départ ou de destination et vous le sollicitez pour une recherche en profondeur et ciblée… Voilà comment la météo omet systématiquement l’effet de relief véritable ! Ce qui explique aussi qu’un milliardaire faisant le tour du monde en ballon aura lui des prévisions exactes… car il peut se payer ce que les météorologies nationales ne font plus. Commentaire du monsieur météo de St Hubert : déposer une plainte à météo France et espérer que l’avalanche de plaintes les décidera à travailler comme avant, en local. Pour le fun, il a aussi analysé sa/ma/nos carte(s) en tenant compte du relief particulier des Alpes à Genève, mesurant précisément l’écart entre les isobares… pour me confirmer un vent de 050° 40kt minimum… mais vous me direz qu’il connaissait la réponse. L’explication analytique était quand même édifiante. A bientôt, j’espère.

 

La passagère du vent.

Le point de vue de Myriam.

Après la lecture de « Petit prince, dessine-moi un cercueil », tu m’as demandé comment j’avais vécu et ressenti ce voyage. Pourquoi ? Tu as si bien relaté les faits qu’il m’est difficile d’en faire une autre narration. Et pourtant j’aimerais te faire plaisir, et mon stylo, certainement envoûté par ton souhait, se laisse balancer sur cette feuille blanche.

Voici donc quelques points sur lesquels j’ose m’aventurer.

Notre amour de la montagne est commun et lorsque tu me proposes un voyage dans les Alpes, ma joie est certaine. Cette montagne, où j’ai reçu une large gamme de sensations auxquelles je ne peux plus renoncer, je vais enfin la revoir. Mais en Ulm, quid ?

Ta préparation, comme toujours est parfaite. La seule source d’inquiétude réside dans le fait que je suis non pilote et que tout va reposer sur tes épaules. Un mot, un geste, un soupir de ta part me fait comprendre ton besoin de la retrouver.

Quelle que soit l’envie de départ, mon plaisir n’est pas au rendez-vous. Je suis fatiguée, stressée, et mes préoccupations viennent tout perturber.

A la vue de la montagne, mon corps s’éveille, mes souvenirs des plaisirs sont réactivés et viennent, en écho, amplifier les sensations du moment.

Toi tu as besoin de focaliser toute ton attention et je sens que tu as moins facile de laisser tes sensations naviguer. Je me sens un peu égoïste mais contente de « recevoir ».

Nous arrivons à Annemasse. Un bon souper en tête-à-tête qui sera, c’est sûr, prolongé par d’autres délices, est le bien venu. Je choisis donc un repas équilibré, épicé, et … amoureusement efficace.

Amusée par ton petit verre dans le nez, j’ai l’impression de revenir en pleine période d’ado.

Météo, oh ! météo. Tu nous mets dans un scénario non maîtrisable. Je te sens de plus en plus inquiet, et insatisfait de ne pouvoir m’étonner, me surprendre.

Aussi j’évite tout reproche et me contente d’affirmer ma joie d’être en ta compagnie avec sincérité.

Dimanche est là avec son incontournable question du retour. Bien que je ne connaisse rien en terme de navigation, j’ai l’impression que ce ne sera pas une partie de plaisir.

En effet, ma boule de cristal a vu juste. Quel décollage !!!

J’ai totalement confiance en toi et malgré les secousses, je reste plus ou moins zen.

Je crois que c’est mon ignorance aéronautique qui me le permet

.

A la vue du Mont Blanc se met en route un véritable va-et-vient d’informations entre mon cerveau et les récepteurs locaux. Les récepteurs cutanés, auditifs, visuels… fonctionnent, et l’information remonte vers le cerveau. Mon excitation s’intensifie, les sensations sont de plus en plus fortes. Ma tension artérielle augmente ainsi que la fréquence des battements cardiaques. J’explose tellement c’est beau.

 

Les yeux pleins de larmes, je ressens une sensation de détente. Je n’ai plus qu’à me laisser aller. C’est DIVIN.

Après les premiers échecs d’atterrissage, je sens la fatigue nerveuse et physique s’inscrire dans mon corps. Je me crispe. Des zones entières de mon corps finissent ainsi par devenir dures et douloureuses.

Ton regard dit la tendresse que tu me portes ; l’émotion que mon contact te procure me sécurise. Ma carapace fond doucement dans la tendresse. Cette tendresse porte en elle, surtout, une confiance mutuelle qui permet de me laisser aller.Le week-end sécurité à Koksijde m’aide beaucoup. Quel que soit le problème, il ne faut jamais dramatiser. Psychologiquement, toute tension supplémentaire ne peut que rendre la situation plus délicate.

J’arrive à gérer mon angoisse et je prie feu ma mère et feu ton frère Luc d’arrêter ce vent juste le temps de nous permettre d’atterrir. Merci saint Beaune ; merci Coyote ; nous sommes sains et saufs.

Lundi matin, je me pose la question de continuer en Coyote ou en train. J’ai peur de te communiquer mon doute. Comment parler d’un climat de confiance entre deux personnes lorsque l’une d’elles ne parvient pas à exprimer ses limites ou lorsque l’autre est incapable d’attendre l’ombre d’un refus ? J’évite tout reproche et me contente d’affirmer ma limite.

Lorsqu’une situation a généré de l’angoisse, celle-ci finit par devenir automatique. Chaque fois que la situation se répète, un signal d’angoisse se manifeste même si plus rien ne la motive et en gêne le déroulement.

Je me relaxe, des pensées positives me permettent d’éteindre cette angoisse.

Je suis fière de remonter à bord de notre titine et prête à terminer le voyage à tes côtés.

Je suis prête à recommencer ; tu m’as transmis le virus.

Je pense à Madame Declercq. Son époux Mathieu, que j’ai rencontré lors d’une traversée de la Manche, m’a communiqué son regret de n’avoir pu lui transmettre son virus de l’Ulm. Il m’a demandé la recette.

Chacun vit cette relation à sa manière. En la matière, il n’y a guère de règle. L’essentiel est de parvenir à une forme d’épanouissement, en évitant au maximum les blocages, en communiquant avec l’autre et en évitant absolument de faire souffrir au passage qui que ce soit.

Myriam, la passagère du vent,

… et de Coyote.